Lettre ouverte publiée dans La presse
Le président de l’Association québécoise des pharmaciens propriétaires réplique à la lettre « Un encadrement des honoraires de pharmacie s’impose », parue le 1er mars.

Benoit Morin
Président de l’Association québécoise des pharmaciens propriétaires
L’Association québécoise des pharmaciens propriétaires (AQPP) a lu avec attention la lettre « Un encadrement des honoraires de pharmacie s’impose » parue le 1er mars 2026 dans La Presse.
D’entrée de jeu, nous partageons l’inquiétude des travailleuses et des travailleurs devant la hausse des primes d’assurance. Le débat est légitime. Nous croyons toutefois qu’il faut d’abord se pencher sur les véritables sources de pression sur les régimes d’assurance.
En réalité, ce sont les coûts croissants des médicaments, notamment les médicaments de spécialité, qui constituent la principale charge et non les honoraires des pharmaciens.
Réduire le débat à un plafonnement des honoraires en pharmacie dans le privé est une réponse simpliste à un système complexe et comporte des risques pour l’accès aux services en pharmacie, alors que les patients et le gouvernement ont des attentes accrues envers notre rôle. Rappelons que le gouvernement vient d’ouvrir la porte à davantage d’actes cliniques en pharmacie avec le projet de loi 67 qui entrera prochainement en vigueur.
Avant d’aborder les cas d’exception liés à des médicaments dits de spécialité dont il a été question ces derniers jours, il est important de comprendre comment fonctionne le modèle québécois de la pharmacie. Aujourd’hui, la pharmacie n’est plus simplement un point de distribution et il est réducteur de dire que « les pharmaciens ne font que mettre des pilules dans un pot ». En plus de surveiller l’observance aux traitements, d’ajuster la médication et de prévenir les interactions, les pharmaciens agissent comme intervenants de première ligne, prennent en charge des situations cliniques complexes, soutiennent des patients vulnérables et accompagnent les citoyens dans leurs enjeux de santé quotidiens.
L’écart entre les honoraires au privé et au public s’explique principalement par un modèle public à rémunération fixe, peu indexé et conçu pour une réalité pharmaceutique d’il y a 20 ans. Or, la pratique de la pharmacie et les médicaments se sont considérablement complexifiés, nécessitant une plus grande prise en charge et davantage de risques : gestion de la chaîne de froid, suivis cliniques serrés, validation de tests, coordination interprofessionnelle et coûts liés aux pertes de stocks de médicaments.
Ainsi, lorsque le gouvernement verse 11 $ d’honoraires à la pharmacie pour servir un médicament complexe, on comprend facilement qu’aucune pharmacie ne peut fonctionner seulement sur cette rémunération.
Selon ce qu’évoquent les syndicats des travailleurs, les honoraires privés seraient en moyenne deux fois plus élevés, soit 22 $ pour délivrer une ordonnance. Ce montant est fixé par la pharmacie et correspond aux honoraires permettant à la pharmacienne ou au pharmacien propriétaire d’assurer la viabilité de ses services. On parle ici de l’ensemble des frais pour maintenir la pharmacie ouverte (salaires des employés, loyer, système informatique, gestion des stocks de médicaments, etc.).
Le Québec a fait le choix d’un modèle de couverture d’assurance médicaments alliant public et privé, permettant au gouvernement de mieux contrôler les coûts au public tout en s’appuyant sur un réseau de 1900 pharmacies pour offrir des soins de première ligne. Ce réseau est constitué de PME qui sont la propriété exclusive de pharmaciens, dans le but de protéger les patients. En effet, soumis à un code de déontologie, ils doivent placer l’intérêt des patients au cœur de leurs décisions et charger un prix « juste et raisonnable », à défaut de quoi une plainte peut être déposée contre eux au syndic de leur ordre. Ces entreprises privées doivent demeurer viables financièrement pour absorber l’augmentation de la demande liée au vieillissement de la population, à la complexification des thérapies et à l’ajout de nouveaux actes cliniques.
Avant de mettre en péril un service de proximité essentiel, ne devrait-on pas examiner la structure de coûts des assureurs, les profits faramineux qu’ils engrangent et l’effet réel qu’un plafonnement pourrait avoir sur le montant des primes ?
Pendant qu’on questionne l’écart entre les honoraires payés par le gouvernement pour les patients couverts par la RAMQ, souvent des aînés ou des personnes vulnérables, et les honoraires chargés aux travailleurs au privé, on passe à côté de questions importantes.
Concentration du marché des médicaments de spécialité
La Presse rapportait récemment des cas d’honoraires très élevés qui frappent l’imaginaire. Or, ces cas sont liés aux médicaments de spécialité très dispendieux et ne reflètent pas la réalité de l’ensemble des pharmacies québécoises. Cette catégorie de médicaments croît rapidement et pèse de plus en plus lourd dans la facture totale, expliquant une part majeure de la pression sur les primes, bien plus que les honoraires liés aux ordonnances courantes.
À l’AQPP, nous dénonçons depuis des années une concentration du marché des médicaments de spécialité entre les mains de six pharmacies.
Nous avons même entrepris une action collective1 contre ces pharmacies et certains programmes de soutien aux patients, précisément pour démocratiser l’accès à ces molécules dans toutes les pharmacies et ainsi favoriser la concurrence.
Pour sa part, l’assureur Beneva a également fait une plainte au Bureau de la concurrence à l’encontre de plusieurs de ces pharmaciens afin de dénoncer les pratiques anticoncurrentielles qui font artificiellement augmenter les coûts au détriment des patients et des régimes d’assurance.
Un encadrement rigide sans vision globale des mécanismes et du fonctionnement de la pharmacie pourrait mettre en péril l’un des rares secteurs du système de santé qui demeure accessible, efficace et apprécié de la population.
Les organisations syndicales ont raison de vouloir protéger leurs membres contre la hausse des primes. L’AQPP partage cet objectif et demeure disposée à collaborer avec les instances concernées afin de mettre en place des solutions responsables et durables.
[1] Pratiques anticoncurrentielles et concentration outrageuse dans la distribution des médicaments de spécialité : l’AQPP dépose une action collective contre certains de ses membres